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L’avortement : sujet d’introduction du « Café des Lucioles »

Parler avortement autour d'un café - introduction du podcast

Je me suis longuement demandée comment écrire cet article sur l’avortement. Dois-je parler d’un vécu personnel ? D’un processus de recherche renseigné par des articles universitaires ?

Finalement, au vu de la spécificité de ce premier épisode du podcast « Le Café des Lucioles », j’ai décidé de me lancer dans un peu des deux.

Des questions reviennent lorsque je parle de cet « événement[1] ». Un « ça s’est bien passé ? » très inquiet qui illustre bien le drame que je suis censée avoir vécu. Ou bien, ces questions ultimes que j’appréhende à chaque fois : « comment cela a pu arriver ? Votre contraception n’était pas bonne ? »

Quand ce sujet tombe, je dois répondre quelle a été notre « erreur » de parcours, ou si, pauvres de nous, ce n’était qu’une question de malchance. Pourtant, tomber enceinte n’est que le résultat de mon corps en bonne santé, et non une maladie grave. Face à ce constat, je peine à avoir la bonne réaction.

            Dans l’imaginaire collectif, l’avortement serait le résultat d’un échec (contraceptif, du couple etc.) La sociologue Sophie Divay explique que, dans certains cas, « la demande d’IVG est appréhendée dramatiquement puisque forcément synonyme de souffrance et de traumatisme, d’autant que par nature toutes les femmes sont supposées éprouver un désir conscient ou inconscient d’enfant. » Elle ajoute que de telles suppositions amènent à vouloir, avant tout, prévenir la « récidive » et « éviter la banalisation d’un acte jugé grave, et nécessairement exceptionnel ».

Que faire alors quand on décide de faire cet « acte » dramatique ? Comment le justifier ? Ce qui est étonnant est que la plus grande peur que j’ai développée fut de devoir annoncer une nouvelle « erreur » de parcours, une « récidive ». Comme si l’avortement était un joker dans la vie, que l’on ne pouvait trébucher qu’une seule fois et que cela ne serait plus admis.

Pourtant, j’ai tiré beaucoup de bonheur et de forces de cette expérience. Cela a renforcé ma relation avec Adrien, nous avons appris beaucoup de choses. J’ai pu faire face aux peurs que j’avais depuis longtemps. Je n’ai plus cette sainte horreur de la grossesse qu’il fallait éviter à tout prix à l’aide de pilules hormonales ou de tout autre moyen destructeur mais efficace avant tout. J’ai découvert ce qu’était une contraction, que je n’étais pas tant effrayée par le sang et que j’étais même ravie d’en parler. J’ai découvert un corps magique et en très bonne santé.

            Sophie Divay soulève l’imprévisibilité des réactions de l’entourage. Elle remarque, lors des entretiens qu’elle a pu faire avec des femmes ayant eu recours à l’avortement, que beaucoup décident de garder le silence par prudence. Eviter le jugement ou les reproches pour vivre positivement une telle décision peut être jugé nécessaire. Ne pas avoir à s’expliquer, dans ce moment où il est important de prendre soin de soi, devient une nécessité. Je remarque que, même en étant entourée de personnes particulièrement bienveillantes et en soutien, le sujet de la contraception vient presque obligatoirement sur la table.   

Je me souviendrais toujours des paroles d’une amie : « Tu as raison d’avoir arrêté la pilule. Ne la reprends pas. C’est de la merde. » Un avis qui m’a, pour une fois, profondément rassurée. Peu importe ma décision pour l’avenir, celle que j’avais faite au présent était la meilleure pour moi-même. Les jugements viennent de l’entourage et du corps médical. Nous sommes parfois prêtes à accepter que l’on nous fasse la morale pourvu que l’on nous laisse avorter. C’est ce qui a pu m’arriver lors d’une échographie particulièrement violente psychologiquement. Je pensais alors simplement « j’ai besoin de cette échographie de datation donc laissons parler. Le tout c’est que l’avortement puisse enfin se faire ».

            Constatant l’importance de garder le secret, pour se préserver, j’ai aussi réalisé que je ne connaissais personne qui m’avait parlé d’un avortement dans mon entourage. Si moi aussi je l’avais vécu, les langues pouvaient alors se délier. Les témoignages, plus ou moins mal vécus, se sont mis à pleuvoir. J’ai alors réalisé qu’en France, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) a comptabilisé 234 300 IVG sur l’année 2022. Je suis donc loin d’être la seule. Et pourtant…où sont toutes ces personnes qui ont vécu des avortements ?

En allant plus loin, j’ai réalisé que la parole était encore plus fermée du côté des hommes. Pour ce premier épisode de podcast, nous avons donc fais le choix de témoigner afin de sortir de ce tabou infernal.

N’hésitez pas à nous contacter à ce sujet, nous vous répondrons avec plaisir !

Et venez lire mon autre article pour en apprendre plus sur les témoignages masculins d’IVG !


[1] Annie Ernaux, « l’évènement », Gallimard, 2000. 

Anne-Marie Devreux, « De la dissuasion à la normalisation. Le rôle des conseillères dans l’entretien pré-IVG », Revue française de sociologie, 1982, La libéralisation de l’avortement, sous la direction de Paul Ladrière. p. 455-471 : www.persee.fr/doc/rfsoc_00352969_1982_num_23_3_3594.

Annie Ernaux, « l’évènement », Gallimard, 2000. 

Barbara Ehrenreich, Deirdre English, « Sorcières, sages-femmes & infirmières, une histoire des femmes soignantes », trad. L.Lame, Editions Cambourakis, 2023.

Jüne Pla, « Jouissance Club, une cartographie du plaisir », Editions Marabout, 2020.

Maëlle Kaddah, Florette Le-Brech, « génération no pilule », Larousse, 2021.

Mélanie Guénette-Robert, Roxane Gaudette Loiseau, « Petit manifeste de la masturbation féminine », Editions de l’Homme, 2021.

Site du DREES (service statistique public du Ministère des solidarités et de la santé piloté par l’INSEE) : https://data.drees.solidarites-sante.gouv.fr/explore/dataset/3647_ivg/information/

Sophie Divay, « L’avortement : une déviance légale », Déviance et Société, vol. 28, no. 2, 2004, p. 195-209 : https://www.cairn.info/revue-deviance-et-societe-2004-2-page-195.htm.

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